Côte de Nacre magazine. - page 2

La Normandie est la plus ancienne région
touristique de France, le berceau de la
mode et du tourisme balnéaire. Et comme
aime le rappeler Alice Gandin, Conser-
vatrice en chef du Musée de Normandie,
(auteure d’un bel ouvrage intitulé «
Des-
tination Normandie, deux siècles de tou-
risme
»), «
la région fut, dès le début du XIX
siècle, une des destinations privilégiées
des touristes. La longueur de ses plages,
la qualité de son air iodé et la proximité de
Paris firent rapidement de quelques villes
et villages de pécheurs normands, des sta-
tions balnéaires renommées
».
ET POURTANT LA MER ETAIT HOSTILE !
Le tourisme balnéaire ne serait jamais né
sans un changement de perception de la
mer. Car l’espace côtier, avant de devenir
un endroit consommé, un espace regardé,
un produit touristique, est globalement l’ob-
jet de fantasmes développés et entretenus
collectivement. La mer fut très longtemps
un élément hostile que Jean Delumeau dé-
crit en soulignant que «
parmi les peurs de
l’Occident moderne, celle de l’élément ma-
rin est centrale. La mer sépare les morts
des vivants, elle est abime et nuit. Elle
avale les marins, apporte la peste noire,
les invasions normandes ou sarrasines, les
pirates et les monstres
». Un peu excessif
mais il faut se situer dans le contexte de
l’époque.
L’ANGLETERRE A L’ORIGINE
Au XVI siècle, les Anglais découvrent les
bienfaits thérapeutiques des eaux de source
(Bath) et plusieurs médecins reconnaissent
les vertus curatives de l’immersion en eau
de mer. Bien plus tard et à titre d’exemple,
c’est la raison pour laquelle Marcel Proust,
d’une santé fragile, séjourne à Cabourg
dans les années 1880. Le bain de mer est
fortifiant comme l’atteste une réclame :
« Le frais varec de Luc-sur-Mer, tel un bain
de jouvence, rajeunit le vieillard et fortifie
l’enfance ». Les Bains créés en 1859, feront
la réputation de Luc et continuent encore
aujourd’hui. Tout au long du XIX siècle, les
bains sont dits à lame c’est-à-dire pris dans
la vaguemais il se prennent aussi accroché
à une corde avec de l’eau jusqu’à la taille. Le
supplice du bain devient alors un véritable
plaisir et l’apprentissage de la nage libère
des guides-nageurs. Dans certains en-
droits, les lieux de baignades sont divisés
en trois quartiers, un pour les hommes, un
pour les femmes et un pour les couples et
les familles. On installe des cabines à flot
pour accéder à l’eau sans être vus. Tentes,
cabines et fauteuils deviennent des élé-
ments indispensables à la vie des nageurs.
SITUATION GÉOGRAPHIQUE IDÉALE.
Mais ce qui parachève le développement
des stations balnéaires, c’est la situation
géographique de la région ! Cette frange
littorale du Calvados est à la fois reliée par
le train et par un réseau routier performant
(l’A13 étant la plus ancienne autoroute de
France). Les premières stations balnéaires
sont adossées à des villages de pécheurs
(Luc, Lion, Langrune), d’autres stations sont
créées à l’image de Riva. Et ce qui caracté-
rise la Côte de Nacre c’est cette proximité
entre stations chics et d’autres plus abor-
dables. La doyenne reste Luc-sur-Mer, la
seule à être dotée d’un établissement de
bain demer, nous l’avons dit, mais jouissant
également de la proximité du pèlerinage de
la Délivrande. Dès 1825, des cabanes sont
placées sur la grève et une étude de 1839
cite les plages de Lion, Langrune, Bernières
et les bains de Courseulles situés dans l’Ile
de Plaisance.
MODE, ARCHITECTURE, ART
ET TRANSPORTS…
Ce nouvel engouement pour les bains de
mer fait évoluer les choses dans bien des
domaines. Les costumes et maillots de
bains témoignent de l’évolution de la pra-
tique des bains de mer. Du lourd costume
en laine qui servait à protéger les corps ma-
lade des regards indiscrets, on passe à la
fin du XIX siècle à un costume plus élégant,
généralement en étamine de laine foncée,
gansée de blanc. Pour les femmes , le mail-
lot en maille jersey une pièce apparait juste
avant la première guerre mondiale.
Il permet au corps une certaine liberté et la
souplesse des mouvements nécessaires à la
nage, devenue sport et technique du corps.
Dans un tout autre registre, les stations
balnéaires sont de véritables laboratoires
de création architecturale. La construction
de villas et d’hôtels, d’établissements pu-
blics comme les casinos (Saint Aubin-sur-
mer) sont autant d’occasions de proposer
de nouvelles formes architecturales plus
ou moins ostentatoires. C’est ainsi que de
1850 à 1900, les Côtes Normandes voient
sur leur front de mer se dresser des villas
au style éclectique : influences classiques,
mauresques, suisses, flamandes, italiennes
avant d’assister à une montée de l’influence
régionaliste qui vise à diminuer les effets
fantaisistes de l’éclectisme, au profit d’une
certaine homogénéité.
A travers les bains de mer, certains peintres
ont fait rayonner la Côte Normande. On
pense immédiatement à Eugène Boudin
mais également à bon nombre d’impres-
sionnistes séduits par les plages et les ciels
plus qu’inspirants. Enfin, nous l’avons dit, les
transports connaissent durant cette période
un développement incomparable assurant
la publicité de la Côte Normande à travers
des affiches séduisantes pour notre région.
EN DEUX SIÈCLES,
LES BAINS DE MER ONT METAMORPHOSÉ LA CÔTE DE NACRE
Avec l’aimable collaboration d’Alice Gandin, conservatrice en chef au Musée de Normandie. © Musée de Normandie
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